04/08/2020 BARCELONA

Être Charlie ou ne pas l’être, telle est la question

Ce 7 janvier nous avons connu avec horreur l’attentat perpétré contre la rédaction du magazine satirique français Charlie Hebdo, dans lequel douze personnes ont perdu la vie et dix personnes ont été blessées. Cinq dessinateurs, deux chroniqueurs, un éditeur, un maçon, un invité et deux policiers, douze victimes dont deux étaient musulmanes.

La France est une des démocraties les plus anciennes de toute l’histoire, et un état laïque depuis 1905. La laïcité à la française n’est pas dirigée contre la religion, elle cherche tout simplement à garantir la séparation entre la religion et l’État, tout en réservant la première à la vie privée. Même si la loi parlait des Églises, la laïcité s’applique à toutes les religions aujourd’hui.

Ce 7 janvier nous avons connu avec horreur l’attentat perpétré contre la rédaction du magazine satirique français Charlie Hebdo, dans lequel douze personnes ont perdu la vie et dix personnes ont été blessées. Cinq dessinateurs, deux chroniqueurs, un éditeur, un maçon, un invité et deux policiers, douze victimes dont deux étaient musulmanes. L’attaque a été perpétrée par des criminels islamistes radicaux cherchant à venger la publication de dessins du Prophète Mohammed, ce qui est considéré comme un sacrilège dans l’Islam. Plusieurs porte-paroles de la communauté musulmane française ont condamné l’attentat et ont martelé leur appartenance à la République, bien qu’il y ait eu des incidents dans plusieurs mosquées de l’Hexagone le 8 janvier.

L’attentat s’est produit le même jour que la publication de Soumission, un livre du polémique Michel Houellebecq, qui raconte l’histoire de la France gouvernée par un gouvernement islamique en 2022, soit dans deux quinquennats. Houellebecq a annoncé qu’il a quitté Paris pour se mettre au vert. Il a aussi suspendu la promotion de son livre. Ses peurs ont un clair fondement : le 8 janvier une policière a été tuée et le 9 janvier quatre otages ont perdu leur vie.

Liberté, égalité, fraternité

La République française est fondée sur trois principes : liberté, égalité et fraternité. On a beaucoup entendu parler de liberté ces derniers jours. L’attaque contre la liberté d’expression a d’ailleurs été plus largement condamnée que l’assassinat de seize personnes. Si la France garantit la liberté d’expression et de la presse ainsi que la séparation entre État et la religion, il est naturel que des dessins d’humour puissent être publiés en riant de tout et n’importe quoi.

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Il y a deux ans, la rédaction de Charlie Hebdo a déménagé dans un immeuble occulte et sous protection policière, car certains éléments radicaux se sentaient attaqués par quelques dessins et menaçaient le journal. Si l’on se rit du Christianisme et du Judaïsme, pourquoi pas de l’Islam ?

Ces attentats appellent à l’autocensure journalistique et au politiquement correct mal compris qui affecte particulièrement la nature même de l’humour.

D’un autre côté, peu de gens se sentent libres et à l’aise pour sortir dans la rue, et les sacs sont fouillés lors de l’entrée dans des établissements publics, ce qui rend difficile la liberté de mouvement et de réunion de la plupart des parisien(ne)s.

Vía Flickr Khalid Albaih.
– «Êtes-vous avec les infidèles” – “Vous êtes avec les terroristes» – «Je suis musulman». Via Flickr Khalid Albaih.

On a beaucoup moins entendu parler d’égalité lors des attentats. L’interprétation française de l’égalité est trop simpliste : nous sommes tous égaux, nous sommes tous des français, par conséquence il n’y a pas de différences. Vu que juridiquement la France ne peut reconnaître qu’elle a des minorités, elle ne peut pas les traiter comme telles ni garantir leur intégration. Cela a conduit le pays à une tension sociale très élevée : des émeutes de 2005 jusqu’à l’exclusion normalisée du 93 et de certaines banlieues marseillaises, en passant par la radicalisation djihadiste de beaucoup de jeunes nés en France.

Et que se passe-t-il avec la fraternité ? D’un côté tout le monde en parle en la considérant comme fondement justifiant les différentes marches républicaines et concentrations antiviolence qui ont lieu partout dans le pays. Cependant, même si elle est l’une des principales valeurs républicaines, l’attentat contre Charlie Hebdo a été rapidement utilisé par beaucoup pour rouvrir des scissions déjà existantes. Comme il a déjà été dit, plusieurs mosquées françaises ont été attaquées en représailles, et la communauté musulmane française dit se sentir plus exclue que jamais. De plus, la dirigeante du Front National, Marine Le Pen, a profité de l’occasion pour ouvrir un débat sur la peine de mort et pour protester au sujet de son exclusion de l’unité nationale convoquée par tous les partis avant la marche républicaine du dimanche 11. Il est certain que même si tout le monde a peur de sortir dans la rue, la communauté musulmane a spécialement peur : non seulement la société française à laquelle elle appartient mais également les criminels qui font trembler cette société perçoivent cette communauté de manière négative.

Le contexte français se nourrit lui-même. L’exclusion sociale rend facile la radicalisation de jeunes français qui, lors de leur opération finale, comme celle de Mohammed Merah il y a quelques années ou comme celle de ces jours-ci, nourrit un sentiment anti-islamique plus important, un plus grand ostracisme des musulmans français et un plus grand soutien à des forces politiques racistes comme le Front National.

Ce cocktail de haine et d’ignorance va faire que le cycle commence à nouveau, la fausse dichotomie Europe-Islam étant plus enracinée que jamais dans le savoir populaire.

Última viñeta de Charb, víctima del atentado: "Francia sigue sin atentados" "Tenemos hasta el final de enero para presentar nuestros deseos..."
La dernière balle Charb, victime de l’attaque.

Il ne faut pas se tromper. La France n’est que l’exemple le plus clair de ce qui est en train de se dérouler partout en Europe. Des partis comme les Démocrates suédois ou Alternative pour l’Allemagne, ainsi que les mouvements sociaux anti-immigration comme Pegida montrent qu’il y a plus d’Européens qui sont intolérants envers tout ce qui est musulman et islamique.

Le nombre croissant de jeunes Européens recrutés pour le djihad en Syrie et dans des territoires contrôlés par l’État islamique indique que l’Europe offre de moins en moins de réponses à sa minorité la plus importante. Il ne faut surtout pas oublier que le terrorisme à base islamiste en Europe est perpétré presque toujours par des musulmans européens. Dans sa majorité, il s’agit de jeunes nés en Europe, grandis en Europe, ayant une vie européenne et, surtout, qui se sont radicalisés en Europe. Le problème est interne, ces jeunes ne vont en Syrie et au Yémen pour s’entraîner que suite à leur radicalisation en Europe.

En relation: D’Occident jusqu’en Syrie et en Irak : de jeunes européens djihadistes

Comment vit-on ce débat en France ?

J’avoue ne pas me considérer un simple spectateur de tout cela car je vis à Paris depuis quelques mois. Les nouvelles mesures de sécurité conditionneront sans doute ma vie quotidienne lors de mon retour dans deux semaines. Mon dilemme désormais est celui de nombreuses autres personnes : jusqu’où arrive la liberté ? Pour le dire plus clairement, s’il faut dresser le bilan entre la liberté d’expression et la cohésion sociale, ou entre le respect vers l’émetteur et le respect vers le récepteur, que faut-il prioriser ? Je n’ai pas de réponse claire à cette question, et si je l’avais elle serait personnelle et donc sujette à ma propre échelle de valeurs.

Il n’y a qu’une chose que je sais : l’attaque contre Charlie Hebdo va plus loin qu’une attaque contre la liberté d’expression. Oui, elle a été mise en danger et oui, les États européens devraient se rendre compte que tout n’est pas acquis. Il faut parfois activement protéger la liberté. J’espère aussi qu’aucun journaliste ou dessinateur ne décidera de s’autocensurer pour éviter des représailles. Nous habitons dans des États de Droit, et les forces de sécurité ont l’obligation d’assurer que quiconque puisse dire ce qu’il pense.

Concentración solidaria en Bruselas contra el atentado en Charlie Hebdo. Vía Valentina Calà Flickr.
Concentration de solidarité à Bruxelles contre l’attaque de Charlie Hebdo. Via Valentina Calà Flickr.

D’un autre côté, toute liberté finit là où commence la liberté des autres. Il ne faut jamais utiliser la liberté d’expression comme prétexte pour vexer ou insulter quelqu’un, et même si l’attentat est injustifiable et abominable en tous les sens, il est vrai que plusieurs dessins de Charlie Hebdo étaient offensifs envers les croyances (musulmanes ou pas) des gens sans besoin de l’être, et il est vrai que ces dessins n’ont servi qu’à approfondir la fracture de la société française.

Certains diront que les chrétiens ne tuent personne qui se moque de Jésus, mais la grande majorité des musulmans ne le font pas non plus. Et oui, il y a des éléments renégats au sein de l’Islam, mais non, l’Islam n’est pas une religion violente comme beaucoup de médias le montrent. Une grande partie de l’erreur réside dans le fait qu’on parle de ces gens-là comme des terroristes fondamentalistes islamistes au lieu de leur appeler par leur nom : des criminels et des assassins. Les différencier du reste de criminels leur donne des ailes et les aide à se croire ce qu’ils ne sont pas.

Charlie Hebdo et les attentats qui l’ont suivi vont marquer un avant et un après, en France et partout en Occident. Dans la mesure où nous nous rappellerons que cette guerre n’est pas entre l’Europe et l’Islam mais entre européens (musulmans et pas musulmans) et criminels, je suis convaincu que l’on pourra retrouver notre chemin. Se souvenir de cela est nécessaire car s’attaquer aux défis vraiment importants ne peut se faire qu’en étant unis.

"Se il vous plaît profiter de manière responsable dans cette balle culturelle, ethnique, religieuse et politiquement correct. Je vous remercie." The New Yorker, 2012.
“Se il vous plaît profiter de manière responsable dans cette balle culturelle, ethnique, religieuse et politiquement correct. Je vous remercie.” The New Yorker, 2012.

 

Photo de couverture: Concentration de solidarité à Bruxelles contre l’attaque de Charlie Hebdo. Valentina Calà via Flickr.

Ceci est une opinion sans but lucratif.

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Sergio Marin

(Soy de) Barcelona, España. (Vivo en) Bruselas, Bélgica. Tras una convalecencia que me hizo cambiar mi futuro como matemático por uno como politólogo, estudié el bachillerato británico por libre. Llegué a la Universidad de York donde me he graduado en Política y Relaciones Internacionales. Tras tres años en Inglaterra me mudé a París para cursar un Master en Política Europea en SciencesPo, y actualmente trabajo en el Parlamento Europeo en Bruselas. @Sergio_MZ


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